2.
Je marche dans une forêt sombre, un animal à mes côtés. Les branches et les ronces semblent vivantes et veulent nous barrer la route, mais je dois avancer. Sinon, quelque chose de terrible va arriver...Agency va...mais elle est déjà en marche.
Deamons glapit, les repoussant de sa seule voix affreusement rauque ; pourtant je ne suis pas impressionnée. Qu'est-ce que je fabrique ici ? J'ignore même où je suis...ni comment je connais le nom de ma créature...Et pourquoi j'ai besoin...? Je veux savoir pourquoi ? Qu'est-ce que je dois savoir ? De quoi je dois me rappeler ? Je ne comprends rien...ma tête me brûle affreusement tant j'ai peur, mais Deamons est là. Lui ne m'abandonnera pas encore. Mais qui est Deamons ? Qui est Agency ? Il me sont si familiers et pourtant...
Je n'y comprends rien.
Ma chaîne Hi-fi démarre sur une musique de CD que j'avais écouté la veille et j'ouvre les yeux, le corps ankylosé et trempé de sueurs. Etait-ce vraiment un rêve ? Tout avait l'air si réel...Les sensations que je ressentais semblaient plus extrêmes que sur notre terre, comme si j'avais été poussée à toucher des sentiments du bout des doigts. Tout était si fort, mon crâne était en surchauffe de la même façon qu'un ordinateur.
« C'est bizarre quand même, murmurais-je en levant ma main au niveau de mes yeux. Qui est Deamons ? »
La question me frôle à peine qu'un grattement à ma porte me fait sursauter à nouveau. Le grattement d'une patte contre le bois.
Je me levais et allais ouvrir. Un éclair rouge me passe entre les jambes et se faufile sous mes couvertures en quatrième vitesse, poursuivi par le chat des voisins.
« Pipo ! criais-je. Sors d'ici tout de suite ! »
Un miaulement furieux suivi d'un crachement de sa part me pousse à l'évacuer moi-même et l'éjecter dans le couloir sans regrets.
« Jamais dans ma chambre Pipo ! Jamais ! »
Le félin retrousse ses babines et part, la queue rabaissée, signe de déception. Non mais vraiment ! Il n'y a pas assez de souris dans le jardin comme ça !?
Je refermais ma porte et marchais en direction mon ustensile sommeiller lorsque je me rappelle soudainement ce qui m'avait décidé à faire fuir le roi du jardin de notre immeuble. La surprise m'atteignais à peine quant je découvris, sagement couché sur mon lit, la petite créature écarlate de la veille. En ce moment, depuis un certain temps plutôt, je ne m'étonne plus de rien ; je suis surprise, mais pas pétrifiée.
En me voyant arriver, elle secoua gaiement les oreilles et couina de ravissement.
« Re-salut, je lui fit en m'asseyant à son côté. Je peux savoir ce que tu fais dans ma maison ? »
L'animal se roula sur le dos, découvrant son ventre et se mit à jouer avec mon drap en l'attrapant entre ses petites pattes poilues. Une drôle de sensation m'envahit soudainement et je murmurais doucement, comme avec prudence :
« Deamons, c'est toi ? »
La créature cessa son divertissement et bondit à terre. Une minute plus tard, elle était assise en face de moi et plantait un regard interrogateur – presque humain – dans le mien.
« Qui es-tu ? demandais-je avec une certaine inquiétude. Je suis sûre que tu t'appelles Deamons...mais comment je sais tout ça ?
- Parce que tu es mon nouveau maître. »
De une, je reste sans voix parce que quelqu'un m'a parlé, alors qu'il n'a personne d'autre que moi dans cette chambre. De deux, je me rends compte que c'est l'animal qui vient de me parler.
« Par...pardon ?
- Tu es mon nouveau maître, répéta Deamons d'une voix plus ou moins alto. Tu as rêvé de moi parce que je t'ai choisi et je voulais éviter à faire les présentations. »
C'était un rêve ! pensais-je. Un rêve ! Et j'allais bientôt me réveiller !
« Tu me supposes dire des mensonges ? »
La question posée sembla me tirer d'un sommeil profond. Enfin, partiellement.
« Je crois que je vais me coucher...non je plaisante. C'est une blague ?
- Ça en a l'air ?
- Ben...je ne sais pas trop dire... »
Deamons sourit et s'apprêtait à répondre lorsqu'on frappa à la porte.
« Oui ? fis-je en guise de réponse. C'est qui ?
- Ta s½ur ! Ouvre ! »
En me retournant vers la créature dans un mouvement de panique, je remarquais un emplacement vide là où elle se tenait quelques instants plus tôt.
« J'arrive, murmurais-je sans savoir si je dormais encore ou non. J'arrive. »
Je tirais la serrure et laissa une blonde surexcitée entrer dans ma chambre.
« Pour l'anniversaire de maman, me lança-t-elle directement sans prendre le temps de me saluer, qu'est-ce que tu as préparé ? Moi, j'ai un gâteau, et des magazines en vus. On se met ensemble pour lui offrir ? »
La tête dans le gaz, je remarque à grand-peine le tatouage noir gravé dans la paume de ma main, deux courbes noires et épaisses entrelacées représentant le huit de l'infini enfourché par une ligne rouge et droite.
« Et tu ne sais pas d'où ça peut venir ? demanda Fanny, ma cousine.
- Je n'ai pas dit ça...mais j'ai trouvé un peu bizarre que ça ne parte pas, pour une décalcomanie.
- Tu l'as depuis combien de temps ?
- Hier, je crois. Peut-être moins... »
Son doux visage prit une mine inquiète. Je l'aime bien, ma petite brunette aux cheveux ondulés et aux yeux noisette. Elle est, depuis très longtemps, l'une des seules personnes auxquelles je me confie facilement. Et en qui je crois un peu trop naïvement.
« Mais c'est certainement parce que c'est récent ! m'exclamais-je. Ne t'en fais pas...il ne se voit pas tant que ça, les autres n'y verront que du feu... »
Mon ton n'admet aucune réplique. De toute façon, même si Deamons a disparu, je sais quoi lui demander lorsqu'il réapparaîtra...
« Sinon, me dit-elle, tu n'aurais pas oublié quelque chose ? Par le plus grand des hasards ? »
Je regarde autour de moi et mets mes mains dans mes poches. Mes deux mains.
« Les cahiers ! m'écriais-je presque. Mince ! »
Eh oui ! La corvée ne s'achèvera que dans deux mois ! Autant prendre son mal en patience, pensais-je en souriant sadiquement à celui qui prendrait ma place le délai passé.
Je m'éclipse hors du préau sans répondre aux questions de mes amies sur ma brusque décision de les quitter et me dirige d'un pas rapide vers le bureau des surveillants.
« T'en as pas marre de faire ces conneries ! » hurla quelqu'un derrière moi.
En me retournant, j'aperçois Marie et un autre garçon qui semblent se prendre la tête pour je–ne–sais–quelle histoire de fous. Elle a l'air d'être entre la gêne et la colère face à son compagnon. Mèches blondes décolorées parsèment sa chevelure ondulée complètement désorganisée, comme s'il ne s'était pas coiffé depuis des lustres malgré le bandeau qui lui dégage le visage. Tous les élèves regardent d'ailleurs cette scène ridicule de sens pour eux, tout comme moi.
« Tu passes tes après-midi dessus, t'as plus une minute à toi ! Comment que tu veux que je vous suive !
- Je ne suis pas toute seule, Eric ! Et puis...
- Laisse tomber, je ne rentrerais pas dans vos histoires ! Laissez tomber, ou je sens que ça va encore mal finir ! L'exemple de cette personne ne t'a pas suffi ?
- Arrêtez tous les deux...commença un pion, voulant s'interposer. Arr...»
Une claque monstrueuse fit reculer le garçon d'une dizaine de centimètres, mais ce n'était pas fini.
« Comment oses-tu ! cria-t-elle en lui jetant un regard noir. Comment... »
Elle tourna les talons et commença à partir dans la direction opposée, vers la sortie.
« Où allez-vous ! interrogea le surveillant en ayant un geste dépassé vers elle.
- Je commence à dix heures, un problème ?
- Marie attends ! »
Le fautif se mit à courir derrière elle et la rattrapa en un rien de temps. Je la vis le repousser et s'enfuir sans même le regarder. Il resta seul, comme un pieu, près de la barrière extérieur.
« Quel con ! jura-t-il. Mais quel con ! »
Quelques rires fussent de groupes aux alentours. Même moi, je souriais tristement.
En sortant du bureau, je remarque le trio Inès-Rachel-Evangeline discuter un peu plus loin, Rachel dans tous ses états : sa chevelure blonde semblait sens dessus dessous et ses yeux rougis ainsi que sa voix basse ne semblent guère masquer un déboire.
« Je ne le trouve plus... » compris-je de leurs murmures.
Sans faire plus attention, je me détournais et me précipitais vers les escaliers extérieurs en sprintant : la sonnerie résonne à nouveau et je suis au dernier étage. Autant ne pas traîner.
La porte de classe se referme juste derrière moi, je suis encore la dernière à pénétrer la classe de maths.
« Les cahiers ? interrogea Mme Denis en embrasant les élèves du regard avant de s'apercevoir que je venais de les déposer sur son bureau. Ah merci ! Bon, l'appel... »
Je gagne ma place à côté de Line sans un mot ni regard pour les visages de mes camarades qui me suivent silencieusement. En m'asseyant, je sors mon livre et tout le nécessaire et prie pour que les bavardages aux alentours se calment...
« Vous pouvez tout fermer, clame la prof en claquant le livre d'un coup sec. Interro surprise ! Et je suis très aimable. »
Grognant et rangeant mes affaires, j'aperçois un pendentif bleuté sur le sol, non loin de mon sac. Je relevais la tête, mais personne ne semblait chercher une chaînette en argent attachée à une sorte de grosse goutte d'eau virevoltante à l'intérieur d'elle-même. J'ignorais pourquoi, mais je sentais que la personne qui avait oublié son collier n'était pas de cette classe.
« Mademoiselle Misste ! aboya Denis. Qu'est-ce que vous attendez ? »
Je me rends compte que la moitié de la salle est déjà en train de gratter du papier alors que je n'ai même pas sorti de feuille. Sans un mot, je tire une copie double à gros carreaux de mon sac, lâche le pendentif discrètement à l'intérieur de celui-ci et réponds aux questions écrites sur le tableau en proférant des insultes mentalement à cette prof qui ne faisait que son boulot.
« Tu cherchais quoi sous la table ? me demanda Line après le contrôle.
- Rien, j'ai juste trouvé un bijou. »
Je lui montre l'objet sans grande conviction avec une grimace, pensant à la bulle que je vais me ramasser.
« Il est très joli...murmura-t-elle. T'as demandé à qui il appartenait ? »
Je l'observe de nouveau ; vu de près, il est vraiment très beau : une perle ressemblant à une bille aplatie s'étend à l'intérieur d'une sorte de reposoir argenté aux extrémités fines et gravées de marques sinueuses et sophistiquées. Cette bille aux couleurs variées de bleu ressemblait à de l'eau emprisonnée dans une carapace de pierre invisible.
« Non, mais personne ne semble le chercher.
- Ca m'étonnerait qu'il ne soit pas rendu compte. Tu devrais peut-être le déposer au bureau des pions.
- Ouais, peut-être... »
Je m'éloignais en direction des toilettes d'abord et m'enfermais quand une douleur insupportable me fit m'écrouler contre le mur.
« Que... »
Ma main tatouée se mit à brûler, et des cloques verdâtres, énormes, apparurent, et éclatèrent les unes à la suite des autres. Retenant un cri de douleur, je vis alors avec stupéfaction une tête écarlate sortir, déchirant ma peau, comme s'il crevait d'une poche d'air.
Deamons "naissait" dans ma paume.
Il se débattait comme dans une piscine invisible, toujours de sa taille de lapin, ses poils rouges collés, comme mouillés. Ses yeux n'exprimaient pourtant aucune peur, et il donnait du c½ur à ses mouvements brusques qui me donnaient envie de le jeter contre la porte d'un coup sec et lui écraser son adorable petite tête visqueuse.
Terminant sa sortie, il referma la peau par laquelle il était sortie et s'assied tranquillement dans le creux de ma main pour me dévisager, sans s'excuser de la douleur qu'il m'avait causée.
« Heureusement que tu n'as pas cédé à tes envies, fit-il d'un ton amusé. Comme nous sommes liés à présent, en m'écrabouillant sous ton pied, tu te ferais autant de mal.
- C'est une assurance pour être sûr que je ne te punisse pas ?
- En quelque sorte. Mon prédécesseur n'a pas pris cette précaution et n'a pas duré longtemps.
- Combien ?
- Oh ! On va dire une centaine d'années au pire. J'ai attendu d'avoir cinquante ans pour commencer.
- Tu as quel âge ? » demandais-je d'un ton peu rassuré.
Il secoua sa crinière ventrale, semblant rire aux éclats.
« Deux siècles bientôt. C'est plutôt jeune pour ma race. »
Sa race ! Est-ce qu'il y en avait plusieurs, d'espèces comme lui au moins ? Qu'est-ce qui me prenait d'abord de causer avec une bestiole comme ça ?
« Tu vis dans mon tatouage ? interrogeais-je, fatiguée de réfléchir pour émettre des suppositions.
- Bien sûr que non quelle question ! C'est le lien qui me permet de vivre à travers toi, et de te donner...
- Je ne veux rien savoir avant ce soir ! coupais-je. Là, je suis au lycée, j'ai une journée à finir avant de rentrer.
- Même connaître l'identité du propriétaire du collier ?
- Ce soir. »
Vexé, il plongea carrément dans ma main, se cachant sous le tatouage de l'infini. Il est vrai que la question qu'il avait posée m'intriguait, mais c'était le cadet de mes soucis aujourd'hui.
J'entrais en compagnie des élèves de ma classe pour une nouvelle heure de torture lorsque je vis mon prof préféré, M. Funrôle, assis au bureau, corrigeant des copies – préféré parce que j'ai entendu dire qu'il sait rire au moins. Derrière lui, sur le tableau, était écrit la formule la plus longue et compliquée que je n'aie vu dans ma carrière d'élève. Anaïs, une brune un peu rondelette, poussa une longue exclamation :
« Qu'est-ce que c'est que cette putain de formule ? C'est des maths ? »
M. Funrôle, qui n'avait pas saisi, temps de réaction, répondit par la suite avec sa voix pincée:
« Oui, en effet, ce sont des maths.
- Oué !!! eh ben je ne suis pas prête de faire scientifique moi. Déjà pour la comprendre...
- Tu as déjà du mal avec les puissances de dix, hé, répliqua ironiquement le professeur. Alors là, il est certain que tu n'y arriveras pas du premier coup. »
« Elle va se vexer !!! » ai-je pensé. « Elle va se vexer !!! »
Même pas ! Un rire étrange sortit de sa gorge tandis qu'elle semblait s'esclaffer.
« Vous êtes un drôle m'sieur. Ouais, un sacré drôle, continua-t-elle en clignant de l'½il.
- Hé, hé, répondit l'autre, indulgent. Un drôle hé ? »
Il sortit de la salle, ses copies à la main, nous abandonnant à l'heure de physique, quelle coïncidence !
Notre prof, monsieur Salpêtre, plongé dans l'ambiance, nous annonça :
« Bien, bien, bien. Je peux prendre un petit quart d'heure pour vous expliquer cette formule, mais vous devrez l'expliquer après par une intero...
- Sans façon ! s'écria la classe en ch½ur. Seul Loïc, l'intello de la classe, évidement, répondit :
- Cool ! »
Mais suite au regard noir que nous lui lançâmes, il préféra se ranger de notre côté.
Le soir arriva sans problèmes. Comme promis, en rentrant dans ma chambre, Deamons ressortit de ma paume pour s'entretenir avec moi. Curieusement, la douleur avait disparue.
« Avant toute chose ! coupais-je sans lui laisser le temps de prendre la parole. Je ne veux pas être prise pour folle par ma famille...ça te dérange de faire en sorte qu'on ne nous entende pas parler ?
- Tu me prends pour un magicien ? Mon existence n'est-elle pas suffisante pour que je reste tranquille dans un monde d'humains plus fous les uns que les autres ?
- Bon, bon, grognais-je. C'était juste une question. Alors ? Tu viens d'où et à qui appartient ce collier ? »
Voyant parfaitement qu'il m'intéressait, il bondit sur mon bureau tandis que je m'accordais une grimace en voyant des traces de pattes apparaître et s'assied droitement.
« Bon. Pour commencer, je viens d'un pays que tu ne connais pas.
- C'est-à-dire ?
- Laisse-moi continuer ! s'énerva-t-il. Comme je le disais donc, je viens d'un pays que ni toi, ni tes parents, ni les personnes concernées pas les Eléments ne connaissent.
- Les "Eléments" ?
- Je t'en parlerais tout à l'heure...donc je m'appelle Deamons et je viens d'un pays qui se trouve en parallèle avec ton monde, où la magie existe vraiment.
- Ça, je l'aurais trouvé toute seule.
- Ne m'interrompt pas ! ce pays est supposé venir en aide à la Terre, vu dans quel état elle est...et pour s'acquitter de cette tâche, on envoie sur chaque continent cinq créatures qui choisira un humain pour défendre son Elément. Je ne peux pas t'en dire plus sur mon pays, ni sur les créatures. Ce n'est pas ton rôle, et moins tu en sauras sur nous, mieux ça vaudra. »
Je l'écoutais plus ou moins. Mes pensées étaient déjà prises dans un tourbillon flou crée par la fatigue de la journée. Je m'allongeais sur mon lit, je me sentais un peu fiévreuse.
« Continue je t'écoute, lui dis-je sans grande conviction.
- Merci bien, je l'espère ! Donc, comme je disais, chaque créature choisit son humain qui possédera le pouvoir de l'Elément choisi. Je m'explique : si une créature d'eau te choisit, tu contrôleras et sera insensible à l'eau.
- Et toi tu es quoi ? Comment on est choisi ? »
La créature se balada un peu et bondit sur mes couvertures pour se rasseoir près de ma tête.
« Moi, je suis le Neutre, ou le Complément. Il existe quatre Eléments, mais si l'un d'eux faiblit pendant une certaine période, il lui faut un remplaçant. C'est ce que je suis. Pour choisir, il n'y a pas de critères particuliers. Les précédents Eléments désignent leur successeur, le plus souvent au hasard, ou par confiance. Moi, j'ai l'honneur de le choisir. Enfin toi, tu étais la seule du quartier qui puisse être assez disponible pour accomplir tes missions.
- En gros, le dernier choix...
- Si tu préfères. Je suis très direct alors ne sois pas surprise si je te blesse pas de tels propos.
- Honnêtement, je m'en fiche pas mal de tes histoires. Mais si ce que tu dis peut causer des dommages sur des vies humaines, je pense ne pas avoir le choix.
- Je préfèrerais un autre comportement.
- J'ai des devoirs. Personne ne va mourir si je me consacre une heure ou deux à mes études non ? »
Deamons préféra se taire et aller jouer avec des peluches de sa taille. Je devais finir un exposé et quelques exercices de maths – avec l'enthousiasme qui l'accompagne. Ma rédaction à recopier ne le prendrait qu'un quart d'heure tout au plus.
Lorsque je posais enfin ma plume à huit heures, je vis le petit animal endormi sous Faïer, mon berger allemand de soixante-dix centimètres. Remarquant que l'heure de fitness à laquelle je participe est entamée depuis dix bonnes minutes, je soupire de fatigue, et je me levais pour aller prendre mon dîner en pensant qu'il ne m'avait pas dit à qui appartenait le pendentif.
Le lendemain, ma journée se passa tout à fait normalement : Deamons était resté dans me chambre pour jouer malgré sa "mission", mes copines étaient d'une gaieté à toute épreuve et j'avais donné quelques bonnes réponses en cours – chose exceptionnelle vue ma timidité. La seule chose qui me gâcha mon plaisir fut lorsque je vis Rachel toujours aussi triste se cogner contre un mur, totalement inattentive à ce qui l'entourait. Son comportement me rappelait un vieux rêve qui m'avait fait frissonner pendant des heures : je me faisais écraser par un bus en traversant une rue pourtant désertée de circulation.
Ce fut Nessie qui me ramena à la réalité sous l'escalier en me mettant dans mes mains le volume des "Chroniques des Temps Perdus" que j'attendais avec tant d'impatience quelques jours auparavant. En voyant le superbe loup en couverture, je lui sautais dessus en la remerciant exagérément.
« Je t'adore Nessie !
- Houlà, j'te connais plus ma vieille ! »
Aussitôt ma cousine se met sur la liste de lecteurs. En quelques minutes, je sais dores et déjà que mon achat va passer entre quatre ou cinq mains après que je l'aie lu.
En jetant un regard circulaire, je remarque le groupe de Marie au fond du préau. Enfin, quand je parle de groupe, ce n'est que elle et une autre fille dont j'ignore le nom qui s'avance vers la sortie, un peu échauffées.
« Mais tu lui diras que je l'emmerde ! »
C'est tout ce dont j'entends de leur conversation avant qu'elles ne se tirent dehors.
« C'est elle qui a fait tout ce tapage l'autre jour, dehors ? Elle se disputait avec le frère de l'autre non ? »
C'est la radoteuse de mon groupe qui parle, a elle, rien n'échappe.
« Nowall ! appelais-je. Tu connais cette histoire ?
- Quelle histoire Nowall Mac Kidden ne connaît pas ! plaisanta Barbara en arrivant.
- Bien sûr ! Ils se disputaient parce que Eric Rame refusait d'entrer dans un groupe. Et là, Sophie, sa s½ur, lui demandait pourquoi ils avaient rompus.
- Marie sortait avec Eric ? »
La radoteuse me dévisagea, un léger sourire aux lèvres.
« Tiens donc, tu connais Marie ?
- De vue, de loin. On a échangé trois mots l'autre jour mais c'est tout. Pourquoi ?
- Non, rien. Il paraît simplement que ceux qui ont voulu s'intéresser à elle de trop près sont tous devenus amnésique. Et encore, des rumeurs circulent sur elle, tu devrais vraiment les écouter de temps en temps. Tu apprendrais beaucoup.
- Alors, lui dis-je avec un air de conspirateur. Dis-moi tout ! »
Mon amie secoua la tête avec un air cynique :
« Ce n'est pas bon de s'intéresser à quelqu'un de trop près !
- Mais comme tu ne sais pas tenir ta langue...complétais-je avec malice.
- Bien vu. Mais je ne lâcherais pas le morceau cette fois. J'ai promis à Eric de dissuader toutes ou tous ceux qui tenteraient d'infiltrer sa vie perso. Apparemment, les rumeurs ont placé Marie dans une position délicate, et il ne tenait pas à ce que ça se reproduise.
- Qui te parles de perso ? insistais-je. Si ce sont des rumeurs...tout le monde est au courant alors. Et puis tu me connais, ce n'est pas moi qui irais le répéter à qui le veut. »
Devant la traîtrise de mon argument, j'ai presque honte : après tout, c'est sa vie non ? Ce qu'elle fait entre midi et deux ne me concerne pas.
« ...mais fais comme tu veux ! » ajoutais-je calmement en répétant ma pensée.
Mon semblant d'indifférence sur sa réponse n'a pas l'air de bien fonctionner...aïe, aïe, aïe ! Ça craint ! Elle va vouloir savoir pourquoi je m'intéresse à elle...et j'ai pas tellement envie de le raconter. Surtout que c'est une affaire complètement débile.
Cependant le fait que ce ne soit que des rumeurs, donc des préjugés complètements stupides, ajouté à sa folle envie de raconter la pousse à me dévoiler tout ce qu'elle a entendu à ce propos, que ce soit de près ou de loin. Et malheureusement, tout ce dont j'en retiens de vraiment sérieux, c'est qu'elle a perdu sa mère très jeune.
« Le Pendentif ! »
Ce sont les premiers mots que je prononce la porte de ma chambre fermée. Normalement, personne n'est encore rentré, je peux m'exprimer à haute voix.
Deamons sursaute de mon apparition : il s'était fait un petit nid douillet dans lequel des morceaux de journaux et quelques coussins complètement déchiquetés se répandent sur tout le derrière de mon lit.
« Imbé...je commence à crier avant d'entendre ma s½ur rentrer.
- Eh oui, fait-il en me narguant. La famille...
- Toi, ne fais pas ton malin. A qui appartient le pendentif ? »
Ma question le prend de court. Soudain, il réplique :
« Ah cette babiole ! C'est le... »
Aussitôt ses paroles prononcées qu'il se mord la langue.
« Pardon Water ! J'ai complètement oublié !
- Tu parles à qui ? »
Deamons me regarde, stupéfait.
« Tu ne l'as pas entendu ?
- Je suis censée entendre quoi ?
- Eh ben Water ! Le dragon de l'Elément de l'eau ! Il parle tu sais.
- Ah parce que c'est un dragon ? »
La créature lève les yeux au ciel, l'air exaspéré.
« En règle générale, l'Eau est un dragon, l'Air est un oiseau, la Terre est un serpent et le Feu un lézard, mais depuis quelques années, ça varie. Ils ont chacun un nom et un caractère spécifique. En temps normal, ils se reposent sous une forme banale. Water repose dans la bille qui est retenue dans le collier que tu as posé sur le bureau TOUTE LA JOURNÉE, au SOLEIL. »
Devant mon incompréhension, il résuma en six mots :
« Les dragons n'aiment pas le soleil. »
J'entrouvris la bouche, réalisant ma bêtise...la pauvre avait dû souffrir parce que ma chambre est la plus éclairée et chauffée naturellement de toutes les pièces de l'appartement. Je me précipitais et prenais le pauvre bijou complètement réchauffé.
« Et je le mets où ?
- Dans un coin frais. Evite le congélateur, il apprécierait encore moins.
- Et tu ne pouvais pas le faire toi-même, fainéant !
- Il est trop lourd pour moi ! protesta Deamons avec fureur. Porte un dragon scellé avec ma taille, tu verras si c'est aussi léger. Au fait, pour le propriétaire, demande le lui. Moi, je suis hors circuit dans ce jeu de devinettes.
- Et comment ? Je lui parle quelle langue ? »
Il s'apprêtait à répondre quand il se rendit compte de quelque chose. D'un ton grave, il commença son petit discours mièvre qui me glaça le sang :
« Water ne te reconnaîtra pas tant qu'il ne t'aura pas regardé dans les yeux, et que son maître Elément ne lui dises qui tu es. D'ailleurs, si tu ne le rencontres pas une fois au moins, tu ne pourras jamais comprendre son langage. Petite précision : si il est séparé plus d'une semaine de son humain, l'Elément choisi perdra la vie et ses proches oublieront jusqu'à même son existence. Saufs les Eléments restants. »
Bondissant sur mon lit pour être à ma hauteur, il continua d'une voix neutre.
« Le dernier Complément que j'avais choisi a causé la perte du Feu. Cette incapable est devenue complètement folle et s'est suicidée. Ce sont les Anciens Eléments qui l'y avaient poussé. Mary s'est retrouvé seul, sans humain pour le soutenir.
- Ma...qui ?
- Mary, le Feu. Des rumeurs disent qu'il a fini par se consumer, à force de brûler de colère contre moi, et mon stupide choix. Mais il est en vie, c'est certain. Donc... »
Il se pencha vers moi, le plus sérieusement depuis que je l'avais croisé.
« Si l'Eau meurt sans retrouver son humain, sache ce qui t'attends. Je te donne une indication pour le retrouver : au bout de deux jours, il se sentira mal. Si mal qu'il pensera à mourir. Sache que si un suicidaire se ballade dans ton école, il y aura beaucoup de chance que ce soit lui. »